Si tu savais le don de Dieu

Soumis par Regnum Christi le jeu 11/06/2020 - 05:05

 

Dans son entretien avec la Samaritaine (cf. Jn 4), Jésus conduit son interlocutrice à déceler en elle le secret de sa soif. Quel est ce don de Dieu annoncé par Jésus ? Comment y parvenir ? Avec la femme du puits, allons nous aussi puiser aux sources vives du salut (cf. Is 12, 3).

À première vue, la rencontre entre Jésus et la Samaritaine pourrait sembler banale et sans transcendance. Le cadre cependant est hautement significatif : le puits de Jacob devient le théâtre d’un dialogue de salut entre deux personnalités emblématiques et nous décrit les dispositions au culte chrétien par excellence, celui de l’eucharistie.

Situé près de Sichem (Sykar), le puits de Jacob est un lieu où s’enracine l’histoire de l’alliance. Il conserve la mémoire du peuple qui y avait prêté allégeance à Dieu et symbolise son origine et son identité. En allant puiser à la source intarissable de l’amour, Israël devait pénétrer au fil de l’histoire la profondeur insondable de la fidélité de Dieu. Cependant, Sichem est aussi le lieu où s’est consumé le schisme entre Israël et Juda : division entre les élus, séparation de Dieu, contradictions intérieures. Les trois conséquences du « péché originel » ne trament-elles pas la vie de la Samaritaine comme la nôtre ? Le puits de Jacob est réduit à la nécessité physique.

La femme, sortie seule de la ville pour accomplir sa corvée, est surprise par le mystérieux voyageur en ce pays de disgrâce. Deux chemins de vies en marge, respectivement inférieur et supérieur, se croisent. En engageant le dialogue sur la vérité de la propre vie, au-delà des contingences comme la « corvée d’eau », Jésus met en place les dispositions d’âme et de cœur à cette rencontre par sa divine présence, avant de la léguer à son Église.

 

Mon âme a soif de toi (Ps 62, 2)

La première disposition au culte est la prise de conscience de la soif. En lançant sa demande : « Donne-moi à boire », Jésus fait écho à la soif cachée au fond de l’être et en éprouvera l’ultime conséquence durant sa passion : « J’ai soif » (Jn 19, 28). En voyant ses frères peiner sous le poids du fardeau, Jésus est épris de compassion et se rend accessible : « Venez à moi, (…) devenez mes disciples. » (Mt 11, 28-29)

La soif, éprouvée comme une nostalgie de l’amour de Dieu, incarné jadis dans la figure des parents, des éducateurs… ne peut, à l’âge adulte, pleinement trouver satisfaction en ce monde. Aucun homme ne peut donner ce qui est propre à Dieu : la grâce. Entendue comme vie divine déversée dans l’âme, elle fait son entrée avec les eaux du baptême : « De toutes les nations faites des disciples. » (Mt 28, 19)

Tout au long de l’histoire, Dieu nous poursuit de son amour, mais nos cœurs s’avèrent souvent comme des citernes fissurées (cf. Jr 2, 13), ayant trouvé d’autres sources de confort. Comment se fait-il que Notre Seigneur soit si souvent seul dans nos églises ? Est-il surprenant de voir Dieu disparaître des horizons culturels des pays occidentaux ? Allons à Jésus puiser notre identité, source d’eau vive jaillissant pour la vie éternelle.

 

Toute ma vie, je vais te bénir (Ps 62, 5)

Qu’est-ce qui permet de bénéficier pleinement de ce don, afin de ne plus avoir besoin de puiser continuellement d’une eau qui ne satisfait pas ? – demande la Samaritaine. Jésus répond immédiatement : « Va, appelle ton mari, et reviens ! » Fais la vérité sur ta propre vie : exigence qui dérange. La femme cherche habilement à détourner la conversation sur des questions théologiques qui fâchent : le schisme entre la montagne de Garizim et le mont Sion. Jésus n’est pas dupe, mais il accompagne l’âme dans sa lutte spirituelle pour la ramener à son principe : adorer le Père « en esprit et en vérité », au delà du fait que « le salut vient des juifs ».

Afin que le culte puisse porter du fruit, il faut entrer toujours plus en profondeur dans la communion avec le Seigneur et en vivre. Confesser ses péchés après un sérieux examen de conscience et une véritable contrition est le préalable à la conversion de vie et à un culte eucharistique en esprit et en vérité.

Mais encore, le culte va bien au-delà de notre vie vertueuse. Il conduit à s’identifier au Christ qui est le vrai adorateur. Avec l’offrande sacrée sur l’autel, Jésus-Christ a livré sa vie pour nous et rend le véritable culte à Dieu, au temple de son divin Cœur. Jusqu’à quel point suis-je identifié au Cœur de Jésus, si je vais machinalement communier au corps du Christ sans jamais l’adorer dans l’Eucharistie ? Ma prière ressemble-t-elle à une corvée d’eau ? La rencontre personnelle et liturgique avec le Seigneur veut offrir ce que Jésus promet : « Celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif » ?

 

Mon âme s’attache à toi (Ps 62, 9)

Il n’y a que le Cœur de Jésus embrasé d’amour qui puisse contenir le mystère de l’Eucharistie. Ce cœur n’est pas une idée inerte, mais une réalité vivante qui bat de ses mouvements de systole et diastole. Aboutissement de l’ancienne Alliance par contraction, fontaine de vie divine et noces éternelles de l’Agneau par expansion, ce cœur est propulsé par le feu de l’Esprit Saint. C’est son rayonnement continuel qui maintient les saintes espèces dans leur caractère de « sacrement permanent » du corps et du sang du Christ.

« Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. » (Ps 33, 6) Un pécheur peut-il subsister devant ce rayonnement eucharistique ? Nous nous trouvons comme Moïse devant le buisson ardent : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » (Ex 3, 5) Cet espace sacré est retenu dans la liturgie qui reproduit effectivement la présence divine : la place centrale que tiennent l’autel et le chœur dans l’église, la signification que revêtent les ornements sacerdotaux, les vases sacrés, cierges et encensements, musiques d’orgue, chants et silences, statues et vitraux… imprègnent dans les âmes les dimensions d’un sanctuaire, afin que Dieu puisse y demeurer et accomplir les œuvres de l’Esprit.

La disposition au sacré, cultivée à l’adoration, protège l’âme aux lèvres impures (cf. Is 6, 5) d’être brûlée par les rayons et la purifie avec douceur pour l’introduire en épouse à la chambre nuptiale. Elle s’attache au divin époux et les deux ne forment plus qu’un seul corps. Si cependant nos regards sont plus rivés sur les écrans que sur le Saint-Sacrement, cet espace sacré intérieur peut-il vraiment se constituer ?

 

« Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif. »

Source de vitalité spirituelle, l’Eucharistie confère à l’adorateur ce même débordement de charité dont les âmes ont soif et qui rejaillira en des œuvres pour réaliser le dessein providentiel de Dieu. Comme le sang qui irrigue et vivifie le corps avec les nutriments de l’Esprit, l’adoration constitue le corps du Christ, qui est l’Église, et le mène à sa perfection (cf. Ep 4, 13).

Ce qui se produit entre Jésus et la Samaritaine se reproduit chez ses compatriotes : le témoignage rend à la femme la parole auprès des siens et tous ensemble voient poindre la nouvelle espérance du royaume de Dieu, dont la référence continuelle à Jésus rythmera les battements de son cœur. La prière de la Samaritaine « Seigneur, donne-moi de cette eau » est l’écho d’une source intérieure de laquelle émane le don de Dieu trop peu connu qui naît à l’Eucharistie : la vie nouvelle dans l’Esprit.

P. Jaroslav de Lobkowicz, LC