« Les environnements sûrs concernent notre mission et notre ministère sacerdotal au plus profond de nous-mêmes. »

Entretien avec le P. Gerardo Flores, LC, coordinateur du département des environnements sûrs de la congrégation des Légionnaires du Christ, dans le cadre de la rencontre sur la protection des mineurs dans l’Église qui a eu lieu au Vatican du 21 au 24 février derniers.

 

Environnements sûrs : une notion qui résonne principalement dans le cœur des familles et des institutions après la découverte du nombre d’enfants abusés physiquement, psychologiquement et sexuellement dans le monde. Que pense la congrégation à ce sujet ?

Non seulement on s’est rendu compte que de nombreux enfants avaient souffert de ce type d’abus, mais on a pris conscience de l’impact et du mal causés chez ceux qui en ont souffert ainsi que du processus de guérison long et très difficile. Son effet chez les victimes est dévastateur. Cet impact est encore plus grave lorsque l’abus est commis par un prêtre ou un religieux. En effet, celui qui devrait rapprocher les personnes de Dieu au contraire déconcerte, déçoit, trahit la confiance des victimes, de leurs familles et de la société en général, livrant une image déformée de Dieu en en éloignant les âmes.

Au sein de la congrégation des Légionnaires du Christ, le thème des environnements sûrs est au cœur de notre mission et de notre ministère en tant que prêtres appelés à approcher le peuple de Dieu. Nous savons l’immense besoin du Christ pour les jeunes d’aujourd’hui. Leur procurer un environnement sûr est une nécessité primordiale.

Il nous faut reconnaître que des personnes ont souffert dans le passé d’abus de prêtres et de religieux de notre congrégation et nous n’avons pas toujours bien su y faire face. Nous savons que rien n’est plus contraire à notre responsabilité d’évangéliser que de porter atteinte à la dignité d’une personne. Comme le demande le pape François, nous devons donc vivre une constante conversion afin de nous engager sincèrement dans la protection des mineurs et des adultes vulnérables.

 

Quelles ont été les mesures prises ces derniers temps au sein de la congrégation pour prévenir les abus sur mineurs et votre réponse à la dénonciation est-elle une priorité pour ses membres ?

Au sein de la direction générale nous avons lancé la mise en œuvre de protocoles d’environnements sûrs qui se divise en trois grandes orientations : prévention, solutions et contrôle.

Prévention parce que nous ne voulons pas que ces abus se renouvellent dans notre institution et que nous devons mettre en œuvre tous les moyens possibles pour les éviter. Parmi les moyens que nous adoptons, une sélection est pratiquée à l’entrée de notre congrégation avec l’organisation d’une formation humaine, affective, psychosexuelle de nos religieux, la mise en place de codes de conduite (récemment actualisés) ainsi qu’une attention particulière à la formation permanente de nos prêtres.

Solutions parce que nous voulons répondre à toute dénonciation ou plainte. Nous savons que, pour la victime, c’est le début de son processus de guérison. Cela comprend non seulement de tenir compte des dénonciations mais aussi d’offrir l’attention pastorale nécessaire pour contribuer à la guérison de celui qui a souffert d’un abus.

Contrôle parce qu’il faut accompagner les légionnaires qui ont commis des fautes dans ce domaine en les aidant à comprendre leur responsabilité de s’être exposés à un risque ou pour le mal commis, et prendre les mesures nécessaires à l’avenir.

Tous les pays qui ne disposent pas d’institution locale qui garantisse la mise en œuvre de ces politiques d’environnements sûrs commencent ou vont commencer des audits externes. Praesidium Inc., institution de référence aux États-Unis, accompagnera la majorité de ces pays afin d’évaluer la mise en place d’une politique de prévention d’abus et une action rapide.

En juin 2018, notre supérieur général a insisté auprès des provinciaux et des coordinateurs provinciaux des environnements sûrs sur l’importance d’être sensibilisés à cette question et de faire naître chez tous les légionnaires une véritable culture des environnements sûrs.

Dans les pays où aucune formation spécifique sur les abus sexuels contre les mineurs n’est dispensée, à la demande des évêques et des États, la direction générale a transmis cette formation à près de 300 légionnaires avec le soutien d’institution comme Reparare (Centre de recherche sur les abus sexuels de l’université Anáhuac).

Début 2019 nous avons actualisé nos protocoles des environnements sûrs, fruit d’une réflexion constante pour améliorer notre prévention, nos solutions et notre contrôle. Concrètement, tous les gouvernements provinciaux ont été sollicités pour mettre en place une cellule indépendante, en plus de l’institution de référence. Ainsi sera-t-il plus facile à toute victime de s’en approcher. Nous avons également communiqué quelques conseils pour fournir une attention pastorale aux victimes et à ceux qui dénoncent un abus sexuel.

 

Le pape François réunit les présidents des conférences épiscopales au niveau mondial pour analyser le thème de la prévention des abus sur mineurs et adultes vulnérables car cela concerne toute l’Église. Sans prétendre faire une analyse exhaustive, dans quelle mesure les légionnaires participeront-ils au thème de la prévention des abus dans les activités pastorales qu’ils dirigent ?

Je pense que la majorité des légionnaires comprennent la portée du problème et la nécessité que nous nous engagions tous pour faire de l’Église un environnement sécurisé. Il existe un désir sincère d’écouter et d’apprendre à travailler ensemble pour apporter une réponse à ces abus. Chaque légionnaire s’est profondément investi afin d’étudier la documentation des protocoles des environnements sûrs. Ceci réclame un changement culturel pour garantir les moyens de connaissance, de contrôle et préparation qui, jusqu’à il y a peu, n’étaient pas familiers à la majorité des pays dans le monde, tant au niveau des États que de l’Église.

 

Pourquoi un père de famille peut-il avoir confiance qu’un abus n’aura pas lieu dans les structures de notre institution ?

Pour être digne de confiance, l’engagement et le respect sont nécessaires et c’est ce que nous faisons. Nous nous sommes engagés dans la prévention en appliquant une politique d’environnements sûrs et en la justifiant par une attestation indépendante. Puis par une réponse rapide et sans hésitation si une dénonciation se produisait. Cela signifie que le plus important est la prévention : tout faire pour qu'il n’y aura jamais d’abus. Si malgré tout un abus se produisait, le plus important est d’agir avec détermination, sans hésitation et de façon adéquate et professionnelle. Accueillir la victime avec grande compassion, porter les faits à l’autorité compétente pour l'informer et solliciter un audit externe qui s’assurera que les mesures prises sont adéquates.

Le risque zéro n’existe pas. Nous nous engageons à prendre tous les moyens possibles pour éviter un accident, pour éloigner toute personne mal intentionnée de nos œuvres, pour que tous les apostolats de la congrégation soient des lieux qui dissuadent toute personne malveillante. Cependant, si malgré tout, un accident se produisait, la congrégation en assumerait toutes les conséquences.

 

Si une accusation sérieuse impliquant un membre de la congrégation était révélée, qu’arriverait-il ?

En premier lieu, il faut accueillir et écouter celui qui dénonce, lui offrir une aide et l’attention pastorale, psychologique et humaine dont il a besoin, et que l’on peut lui donner à ce moment. Il faut ensuite, selon les lois des différents pays et la gravité du cas, en informer les autorités civiles et ecclésiastiques compétentes, tout en informant l’accusé. Par prudence on applique des mesures préventives envers l’accusé pour protéger la victime ou d’autres victimes potentielles, sans pour autant présumer que l’accusé est coupable. On cherche ainsi à faciliter l’enquête préalable prévue par le Droit canon (can. 1717), toujours en conformité avec les lois civiles relatives à ce processus. Le coupable sera jugé par la justice civile comme tout citoyen ainsi que par la justice ecclésiastique en tant que religieux.

 

Quelles sont les perspectives en 2019 sur le thème des environnements sûrs ?

Nous aimerions que toutes nos provinces non seulement aient mise en place des protocoles d’environnements sûrs, en fonction des obligations propres à chaque pays et en suivant les directives des différentes conférences épiscopales, mais qu’elles aient aussi un contrôle périodique assuré par des organismes (civils ou ecclésiaux) externes.

De plus, nous continuerons à analyser le meilleur moyen d’écouter et de nous rapprocher de ceux qui, avant l’approbation de nos politiques d’environnements sûrs en 2015, ont souffert d’abus de la part d’un de nos religieux.

Nous accueillerons aussi ce que l’Église nous indiquera, fruit des réunions du pape avec les présidents des conférences épiscopales et les représentants des supérieurs généraux, pour y conformer nos procédures, si nécessaire.

 

Si quelqu’un voulait faire une dénonciation pour abus ou témoigner, à qui doit-il s’adresser pour être écouté ?

Dans tous les pays où œuvrent les légionnaires il existe une cellule d'écoute qui fournit adresses et numéros de téléphone. Il se trouve sur nos sites internet. D’ici quelques mois chaque province ajoutera à ce moyen un nouveau lien de dénonciation, géré par une entité indépendante, afin de faciliter le recours de celui qui a besoin d’être écouté et aidé.

Une adresse mail est également disponible à la direction générale : childprotection@legionaries.org

 

L’histoire récente des Légionnaires du Christ a été profondément affectée par la découverte de la double vie du fondateur. De quelle façon cette connaissance et cette expérience affectent-elles la manière dont la congrégation traite du thème de l’abus sexuel de nos jours ? Y voyez-vous une responsabilité particulière ?

Nous avons une grande responsabilité. Nous vivons en première ligne la tragédie et l’immense douleur que cause l’abus sexuel, non seulement à la victime mais aussi à toutes les autres personnes qui sont affectées de quelque façon que ce soit par l’action du prédateur. Le témoignage des survivants des abus de mineurs est très éloquent et cela nous aide à ne pas prendre à la légère nos engagements pour que cela ne se reproduise plus. Demander pardon à une victime, comme nous l’avons fait et nous continuons à le faire, exige de nous une responsabilité particulière pour que cela ne se renouvelle pas à l’avenir.

Nous ne cessons d’apprendre de notre histoire et donc de suivre un chemin de conversion constante et d’exigence. Cela nous a motivés à créer des environnements sûrs depuis quelques années, comme je l’ai déjà dit, en appliquant des politiques exigeantes de prévention et de solutions. Nous avons l’objectif de les transformer en une véritable culture de protection du mineur.

 

Les études scientifiques actuelles dans différents pays montrent que l’abus sexuel au sein de l’Église catholique a des causes systémiques. Le pape François lui-même a parlé du problème du « cléricalisme ». D’après votre expérience, quelles sont les raisons systémiques qu’il faut affronter ? Quelle est l’importance de la prévention d’un point de vue systémique ?

La crainte du scandale, à côté de la crainte du « qu’est-ce qui se passe si…», était présente et peut-être avons-nous oublié que la vérité, comme le Seigneur nous l’enseigne dans l’Évangile, nous rendra libres. Dans ce sens nous avons été éclairés par le travail réalisé par le P. Benjamin Clariond dans sa thèse de doctorat où il souligne précisément l’importance de l’engagement à la vérité, qui dépasse toute considération du caractère de la réputation. Je crois que ses recherches, qui contiennent une partie sur l’influence négative du cléricalisme dans la crédibilité de l’Église, peuvent donner des orientations valides afin de savoir comment se comporter quand on doit faire face à d’horribles situations, telles que peut l’être un abus.

Aussi dans notre histoire s’est présentée une attitude de paternalisme à l’égard de celui qui a commis de tels actes. Cela ne l’a pas aidé à assumer sa responsabilité et à se rendre compte des dommages causés. Cela s’est parfois amplifié par le sentiment de certains religieux de posséder des droits particuliers sur les autres fidèles par le simple fait d’être prêtres, au lieu de le percevoir comme ce qu’il est : un service aux autres. Personnellement je pense que nous devons nous souvenir que, bien qu’étant prêtres, nous sommes aussi des hommes. Nous devons apprendre à nous écouter et à déceler nos fragilités pour en tenir compte de façon adéquate.

Nous avons travaillé sur chacun de ces points et nous poursuivrons ce travail pour continuer à faire face au changement culturel nécessaire.

 

Nous espérons que l’Église prendra des mesures pratiques. Comment préparez-vous les séminaristes de la congrégation pendant leur formation à devenir prêtres ? Cela affecte-t-il l’image du prêtre transmise par les formateurs ?

Nous cherchons encore plus résolument à ce que la formation humaine des futurs prêtres soit plus intégrale et profonde, basée sur une meilleure connaissance de soi-même et sur la liberté intérieure qui leur permettra d’agir avec cohérence. Ces éléments sont essentiels pour discerner l’aptitude au sacerdoce. Ces conditions font désormais partie de nos critères d’attestation pour assurer leur mise en œuvre comme nous le demande l’Église.

À cela s’ajoute que la protection du mineur est un sujet essentiel de notre ministère. Nous devons former les séminaristes à être à l’écoute afin de savoir accueillir toute personne qui pourrait être la proie d’un abus.

Je crois que les générations de séminaristes d’aujourd’hui ont l’objectif d’être des prêtres plus saints et mieux préparés et je crois, par expérience, qu’ils relèveront le défi.